MXVOICE SESSIONS #31 : LIVIA LANCELOT

C’est souvent lorsque l’on manque de recul que l’on en oublie certains « essentiels » comme la place des Femmes dans notre Sport.. « Oubli » corrigé avec l’Interview Exclusive de Livia Lancelot, Icône féminine du Motocross au niveau Mondial..

Jérôme FARAILL : Si on reprend l’historique de ta Carrière d’aujourd’hui à son début, as-tu eu à souffrir de remarques « désobligeantes » ou « mal placées/venues » à certains moments de la part « d’hommes » ou le milieu très masculin du Motocross a plutôt été bienveillant avec toi..?

Livia LANCELOT : Je pense qu’il y a 90 % de positif, j’ai eu forcément quelques remarques « désobligeantes » pendant ma carrière mais ce n’est rien a côté du positif qu’il y a eu.

Jérôme FARAILL : Dans un domaine sportif où il faut constamment être « la meilleure » la – quelque part double pression – que tu subissais ; être une femme en Motocross et prouver ton potentiel jusqu’au sommet de ton Sport ; n’a-t-elle pas été avec le recul un peu difficile à gérer..?

Livia LANCELOT : Oui et non, quand tu te bats pour gagner, c’est la seule chose qui compte. Être une femme en motocross n’a jamais été quelque chose de négatif, ou une pression supplémentaire que j’ai eu a subir. C’est sûr que par la suite, j’ai commencé à me dire qu’un homme avec le même
palmarès que moi a beaucoup moins de problème pour trouver des sponsors, ou des contrats qui te mettent a l’abri pour le futur. Mais c’est comme ça, c’est la vie comme on dit !

Jérôme FARAILL : « Gamine » je crois savoir que tu rêvais d’être Vétérinaire, la moto, le sport, se sont vite imposés en toi..?

Livia LANCELOT : C’est l’école qui a choisi pour moi. Effectivement je voulais être Vétérinaire et j’étais en S au lycée, quand ils ont décidé que j’étais trop absente pour continuer de suivre un cursus classique, on m’a donc gentiment poussée vers la sortie. Il ne restait que 2 options, le privé, mais hors budget quand tout passe déjà dans la moto et les cours par correspondance. On a donc choisi la 2 ème option avec mes parents, j’ai été jusqu’au Bac et j’ai arrêté. Aujourd’hui je ne regrette pas mon choix, c’était risqué car quand on a pris cette décision il n’y avait aucune fille pro en motocross. C’était un gros pari.

Jérôme FARAILL : J’imagine que tu as appris avec le temps tous les aspects du mot « Sacrifices », clairement ça a valu plutôt le coup mais j’imagine qu’il y a eu des moments difficiles..?

Livia LANCELOT : Oui c’est sûr que le mot sacrifice prend tout son sens quand tu es sportive ou sportif de haut niveau. J’ai loupé tous les anniversaires, mariages, baptêmes, repas de famille..etc À la fin tu es tellement absente qu’on ne t’appelle même plus pour t’inviter ! (rires) La vie privée en prend forcement un coup aussi, tu es forcement décalée par rapport à quelqu’un qui ne fait pas la même chose que toi. Donc soit tu trouves un Pilote, soit tu collectionnes les cartons rouges (rires x2).. Ensuite c’est toute la partie, sport et nutrition, se coucher tôt, manger correctement tout le temps, ne pas aller boire un verre avec les amis le soir. Faire attention à tout, ne pas aller au ski au risque de se blesser pour la saison. Et l’aspect financier, alors oui j’ai signé des contrats avec de l’argent et des bonus en cas de bons résultats. Mais tu as aussi beaucoup de frais pour mettre toutes les chances de ton côté, entraineur, masseur, préparateur mental, sophrologie ou autre, magnétisme, toute la nutrition soit bio, soit boisson de récupération et autre complément alimentaire, les voyages pour l’entrainement et j’en passe. Les assurances en cas de grosse blessure, tout ça c’est aussi des sacrifices. Je ne parle même pas des sacrifices de mes parents. Mais pendant ta carrière tu ne vois pas ça comme ça, tu as un objectif et tu es prêt à tout pour y arriver. Aujourd’hui j’ai des milliers de bons souvenirs dans la tête et même les manches de 40 min sous la pluie à Lommel en plein hiver c’est un bon souvenir maintenant !

Jérôme FARAILL : Tu as globalement roulé dans -presque – toutes les catégories de la Moto Tout-Terrain (avec l’Enduro Mondial..), qu’est-ce que tu as le plus aimé..?

Livia LANCELOT : Le MX reste la discipline que je préfère , une victoire au GP de France par exemple est juste indescriptible ! Rien ne peut remplacer ça. Mais je suis contente d’avoir un peu tout fait, c’est de l’expérience et aujourd’hui je sais que ça me servira tôt ou tard.

Jérôme FARAILL : Est-ce que tu es une femme plutôt « militante » dans l’esprit, pour défendre les droits et les injustices liées à la vie de millions de femmes dans le milieu professionnel ou tu laisses ça à d’autres..?

Livia LANCELOT : Je me bats pour mon sport et pour le respect des femmes dans le sport ou la vie en général, mais je ne suis pas militante, ni féministe. Je pense que plein de choses pourraient être améliorées mais je ne suis pas pour les traitements de faveur sous prétexte qu’on est des femmes..

Jérôme FARAILL : D’un point de vue « physiologique » les femmes ont une vie « plus compliquée » que les hommes, elles doivent s’adapter aussi à un monde « fait pour les hommes » (malheureusement..).. Ce n’est pas un peu lourd à gérer parfois « sa vie de femme » « ET » « de femme sportive de haut niveau » dans ce contexte car ce Sport comme beaucoup d’autres demande d’être au Top tout le temps et quelque part « heureusement parce que c’est aussi ce qui fait votre Charme à vous les Femmes (vision masculine je te l’accorde..) ; ou « malheureusement la nature a mal fait les choses.. »..? Être, rester féminine dans ce contexte c’est un challenge de tous les jours dans un sport comme le Motocross j’imagine..?

Livia LANCELOT : Non pas du tout, je suis comme je suis, que ça plaise ou non. Je n’ai jamais joué un rôle pour être féminine. Les gens qui me connaisse bien, savent que je peux très bien sortir en jogging coton dix fois trop grand, casquette a l’envers (donc à des années lumières de la féminité) pour aller à l’entrainement ou faire mes courses au supermarché. Mais le soir pour un resto être en talons, ou petite robe, brushing etc.. Ou encore les remises des prix en robe de soirée, où des gens que tu croises tous les week-ends ne te reconnaissent même pas. Je suis capable de faire les deux mais c’est dans ma nature. Le jour d’un GP être féminine était vraiment la dernière de mes priorités ! Je ne roulait pas maquillée comme certaines filles mais je respecte… Je ne me suis jamais forcée pour prouver ma féminité comme je le disais au début, je suis comme je suis.

Jérôme FARAILL : Question peut-être un peu « décalée », on se fait beaucoup draguer lorsqu’on est Championne du Monde de Motocross ou une sorte de « frontière » s’installe naturellement..?

Livia LANCELOT : Haha, on se fait draguer a travers les réseaux sociaux forcément car c’est « facile » mais rares sont ceux qui ont le courage de passer ta fameuse « frontière ».. Il y a un peu une image « d’inaccessible » qui s’installe avec la notoriété alors qu’au final on est comme tout le monde.

Jérôme FARAILL : « Et l’Amour » dans tout ça..? Facile « à trouver »..? Mais peut-être es-tu quelqu’un de très indépendante et du coup ce n’est/n’a pas (été) une « priorité »..?

Livia LANCELOT : L’amour dans tout ça, c’est compliqué comme dans la vie de tous les jours pour 100 % des gens, le sport de haut niveau, les voyages, et un milieu d’hommes rajoutent quelques paramètres. Mais évidemment comme je le disais avant quand tu veux gagner c’est à tous prix.. Et tu fais des choix. Aujourd’hui ma vie a bien changé et tout va bien dans ma vie privée.

Jérôme FARAILL : Revenons au Sport, j’imagine que les US ont été sûrement certains des meilleurs moments de ta Carrière avec ton Titre, tu serais arrivée à y rester « pour toujours »..?

Livia LANCELOT : Non, car je suis très proche de ma famille, et partir là-bas à plein temps n’était pas concevable. Surtout que c’était au moment où le championnat US Féminin s’est écroulé avec l’arrêt de Fiolek donc il n’y avait aucun intérêt à y aller.

Jérôme FARAILL : Parlons « dopage », qui existe « aussi » malheureusement dans le sport de haut niveau féminin (je parle là de sport comme l’athlétisme ou autres..) quelle est ta position concernant ce sujet et « peux-tu comprendre que des femmes puissent se doper avec tous les bouleversements et les risques physiques que cela comporte »..?

Livia LANCELOT : Non je ne comprends pas du tout, j’en ai entendu des trucs de fou sur les sportives qui prennent des produits dangereux, ou qui tombent enceinte pour les hormones et avortent ensuite, etc etc.. Mais vraiment, indépendamment de l’aspect irréversible et négatif sur le corps, je ne pourrais pas me regarder dans un miroir si j’avais triché pour avoir un titre ! J’ai toujours été super clean et j’en suis fière.

Jérôme FARAILL : Quand tu réalises que tu es Championne du Monde, comment tu vis ces moments « de l’intérieur », tu te dis quoi « mince @&%t (biiiip..)..!! J’y suis arrivée..!!! » ou c’est un sentiment plus profond qui te submerge à ce moment-là..? Peut-être un mélange de plein de sentiments..?

Livia LANCELOT : C’est tellement difficile à expliquer car déjà chaque titre est vécu différemment. Le premier c’était un peu ça, explosion de joie ça y est « j’en ai un, j’y suis arrivée » etc.. Le 2ème c’était plus « normal » , c’était plus « après tout ce que j’ai fait pour y arriver enfin je suis récompensée ».. C’est après le 2ème titre que je me suis rendu compte qu’il était temps que je passe à autre chose. D’avoir perdu le titre en 2015 m’a enlevé une certaine part de plaisir, et plus aucun titre ne pourra me ramener celui là. Donc même celui de 2016 avait un goût amer.

Jérôme FARAILL : Aujourd’hui tu es Team Manager, on sait qu’il est très difficile d’équilibrer les comptes en s’engageant dans cette voie de nos jours, est-ce que c’est un stress permanent ou cela reste « en tache de fond » dans ton esprit et tu le gères plutôt facilement..?

Livia LANCELOT : C’est un stress énorme, mais il ne dure que quelques mois l’hiver, car si tu pars pour une saison c’est que tes budgets sont bouclés. Aujourd’hui j’ai beaucoup de stress pour gérer la structure et le Staff, mais mes budgets sont calculés. Donc en théorie je n’ai plus à y penser. Je fais attention de rester dans les objectifs et tout va bien. C’est sûr que je n’ai pas choisi la solution la plus facile. J’aurais pu me faire embaucher quelque part et être tranquille… mais à croire que j’aime les challenges..

Jérôme FARAILL : Lorsque tu t’es lancée dans cette aventure tu as demandé l’avis à plusieurs personnalités du milieu, des amis très proches ou tu as pris cette décision seule..?

Livia LANCELOT : Je ne fais pas confiance à grand monde, donc je me suis assise à une table avec mes parents et basta. Sans Giacomo Gariboldi tout cela ne serait pas possible, l’opportunité de monter ce Team c’est lui qui en est 100 % responsable et je ne le remercierai jamais assez. Mais pour la décision de « je me lance ou pas » on était seulement 3 à la prendre.

Jérôme FARAILL : Manager des Pilotes masculins était « une évidence », l’idée de coacher une ou des jeunes femmes dans d’autres championnats ne s’est pas imposée d’office donc..?

Livia LANCELOT : Le jour où une fille motivée m’appellera avec un objectif concret, je l’aiderai. Ce n’est pas encore arrivé.

Jérôme FARAILL : Comment se fait-on respecter lorsqu’on est le Boss (féminin..) (au niveau de certains choix à imposer..) d’un Team d’hommes..?

Livia LANCELOT : Avec des arguments !
Je rencontre quelques petits soucis de temps en temps liés au fait que je
suis une femme, tu croises toujours le macho de base qui ne veut pas
avoir tort face à une femme. Mais aujourd’hui je gère un Team, j’ai de l’expérience, je sais de quoi je parle. Je suis le boss et je suis respectée dans mon équipe, je n’impose rien, on discute tous ensemble et on fait des choix. Quand il faut trancher, je le fais mais pas à la légère. Je ne sens pas le besoin de me faire respecter. Les gens avec qui je travaille ont conscience que je ne suis pas là par chance, l’expérience je ne l’ai pas trouvée dans une pochette surprise. Ça fait 20 ans que je passe tous mes week-ends sur des pistes de cross.

Jérôme FARAILL : Certains « commentateurs de ce Sport qu’est le Motocross » ont trouvé que tu n’avais peut-être pas assez capitalisé sur ton aspect féminin dans un Sport « d’hommes » et donc de monétiser celui-ci lorsque tu es devenue Championne du Monde » qu’as-tu à leur répondre, cela aurait été « forcer ta nature »..??

Livia LANCELOT : J’ai essayé, j’ai bossé avec des agences de com, manager, agent tout ce que tu veux. Au départ tout le monde te dit connaitre des grandes marques qui seraient intéressées etc.. Toi tu penses déjà a Manaudou qui a signée des millions avec PPR… et au final, Sport mécanique, non olympique, j’aurais pu proposer des photos de moi en maillot de bain, ça n’aurait rien changé. La mentalité française ne correspond pas à notre sport, féminin ou non… Je n’ai rien à regretter de ce côté là, comme je le disais avant je n’ai pas besoin de me forcer pour être féminine..

Jérôme FARAILL : Lorsque tu prends la décision de raccrocher les gants, tu te sens comment, cela ne doit pas être un moment facile à gérer..?

Livia LANCELOT : Cela n’a pas été si difficile car c’était mûrement réfléchi. J’étais sûre de moi et à ce jour je ne l’ai jamais regretté. Je pense qu’avec toutes les réponses précédentes, tu as quasiment toutes les raisons qui m’ont amené à faire ce choix. Tu peux ajouter l’aspect des blessures aussi et tu as le compte.

Jérôme FARAILL : Es-tu croyante, pratiquante ou crois-tu en toi « tout simplement » sans avoir besoin d’« une aide extérieure » comme peut, peut-être avoir besoin Antonio Cairoli par moments, quelqu’un culturellement de très croyant..

Livia LANCELOT : C’est compliqué de répondre car la tournure de ta question est bizarre haha.. Je ne pense pas que croire en soi ait un rapport avec une autre croyance. Je n’ai peut être pas toujours crû en moi, c’est pas
quelque chose de facile. J’ai beaucoup travaillé sur cet aspect là. Je ne suis pas pratiquante mais je suis croyante, par contre je n’ai jamais compté sur ça pour « m’aider », je pense qu’il y a plus important dans la vie qu’un résultat sportif.

Jérôme FARAILL : « Tiens si on se donnait rdv dans 10 ans », comment vois-tu ta vie en 2029..?

Livia LANCELOT : Je m’amuse à dire que quand j’ai raccroché le casque c’était la fin de ma première vie celle de pilote, aujourd’hui j’ai entamé la 2ème, celle du monde du travail, celle de Team Manager que je commence tout juste et qui évolue comme je le souhaite pour le moment. Ce poste dans le Team est le début de ma vie professionnelle, j’espère que c’est parti pour du long terme. Dans 10 ans j’espère que ma 3 ème vie aura commencé, celle de Maman, celle de la vie de Famille. Certainement toujours dans le milieu du MX avec le Team en tous cas je l’espère. Mais pitié pas au Minivert !!! Hahaha

Jérôme FARAILL : Est-ce que tu serais intéressée pour effectuer un Dakar en moto..?

Livia LANCELOT : il y a quelques temps j’aurais dit non, mais aujourd’hui je vais dire « pourquoi pas ». C’est une des seules choses qui manque à mon palmarès..

(Exclusive Interview – Texte Copyright Exclusif (toute reproduction même partielle interdite) © 2019 Jérôme Faraill pour MXVOICE.RACING ©, Photos : Remerciements Livia Lancelot)

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